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  • ianlaruepeinture

Planète de la rage et maîtrise des passions

Voici la planète Vulcain d'après le film Star Trek de 1979. Aujourd'hui nous allons parler de la passion.

Leonard Nimoy (et aussi la personne qui l'a maquillé, le réalisateur et toute l'équipe) a créé un personnage extraordinaire, un rôle impossible à tenir – et pourtant il l'a tenu – celui du type qui maîtrise absolument toute émotion, tout sentiment et toute passion. L'acteur joue sur les écarts minimes entre raison et sentiment, déchaînant les fanfics qui le shipent avec Kirk dans le feu dévorant de leur amour. Il imprègne le film de son magnétisme. Il arrive, et la guéguerre infantile entre les deux capitaines n'a plus aucune raison d'être. Est-ce grâce à son ascèse anti-passions qu'il réussit ce prodige ?

On le voit méditer pour dominer ses passions : un problème vieux comme le monde.



On le voit échouer : avouer qu'il a encore des passions et refuser la bimbeloterie symbolique qui aurait dû couronner ses efforts. Et voilà, d'un minime jeu de sourcil, Spock s'en fiche d'avoir un joli collier.


La Reine Christine, la reine garçon, celle qu'on appelait le roi de Suède, avait fait venir Descartes auprès d'elle pour qu'il lui apprenne à dominer ses passions. L'horrible bonhomme, qui approuvait les meurtres de "sorcières" et disséquait les lapins vivants, lui semblait maître en la matière puisqu'il avait écrit un traité sur le sujet. Et Platon, déjà. Et Kant. La passion comme maladie de l'âme. La maîtriser pour ne pas en être esclave. La philosophie ressasse à tous les étages le problème de la maîtrise des passions. Mais les Romantiques la défendent, au contraire. Hegel, "rien de grand ne se fait sans passion". Nietzsche notre adoré qu'on a enfermé parce qu'il s'était jeté en larmes au cou d'un cheval martyrisé, sur une place de Turin où je suis allée en car lui rendre hommage tandis que les autres membres de l'expédition faisaient les boutiques de la via Roma. Nietzsche est un type qui en a marre et qui se déchaîne : ça finit mal.


Vulcain est la planète de la passion. Du feu. Des volcans. Passion et destruction vont ensemble. Mais voilà : peut-on vraiment maîtriser ses passions ? Vous avez quatre heures (prof un jour, prof toujours).

Détruire, dit-elle. Détruire, dit Marguerite Duras. Qui pourrait se faire aujourd'hui le ou la chantre de la passion et de la destruction ? Il s'agit de préserver, préserver sans limite. Pense à toi. Préserve-toi. Attention, tu vas souffrir. Ne laisse pas la souffrance prendre le dessus. Attention aux limitations de vitesse.Tout excès est dangereux. Toute concentration est dangereuse. Attention, danger. Prends soin de toi. L'effarement de Sophie Calle devant cette formule idiote, répétée à l'envie en ces temps de covid. Elle en a fait l'objet d'un projet artistique, un bouquin paru chez Actes Sud.

Extrait de la quatrième de couverture :


"J'ai reçu un mail de rupture. Je n'ai pas su répondre.

C'était comme s'il ne m'était pas destiné.

Il se terminait par les mots : Prenez soin de vous".





Sandrine Bonnaire incarne dans Les Innocents de Téchiné un bouleversant personnage dévoré de passion. Aucune leçon de morale n'est à craindre de ce réalisateur. La société se charge du sale job. Toute passion est dangereuse, prônons la modération. Soyons bons moutons. Et tout le monde de vous reprocher les "pertes de contrôle", les "crises" et tout ce que vous voudrez de la même farine.



Spock : je ne retournerai pas sur Vulcain.

François Pétrarque : je ne peux borner mon désir.


Ben oui, c'est la dernière phrase du Secretum, traduit sous le titre de Mon secret en français chez Payot Rivages. C'est quoi son secret, à Pétrarque, poète de la Renaissance italienne (1300 et quelques) ?

C'est un dialogue avec Saint Augustin. Pétrarque est patraque : il est atteint d'une dangereuse maladie de l'âme. Serait-il assez fou pour ne pas vouloir guérir ?


Enfin, François !

Resaissis-toi !

(dit en substance Saint Augustin).


Et la réponse finale de François est qu'il ne peut freiner ou borner son désir. Il n'y renoncera pas. Tant pis pour la souffrance : toute mélancolie est joie. Toute joie est mélancolie. Spinoza qui prône la joie pure aurait de quoi s'en arracher les cheveux.

Pétrarque refuse d'abandonner sa souffrance en rejoignant la paix de la grâce divine. C'est ce que Saint Thomas d'Aquin, qui date des années 1200 et quelques, appelait recessus a bono divino, refus du bien divin. Nom technique pour cette pratique : acedia. Acédie. Une notion qu'on a vite assimilée à la "paresse" pour la faire entrer dans le schéma des sept péchés capitaux. Mais ce n'est pas ça. C'est le refus de la grâce divine. C'est le choix humain (ou vulcain) de ne pas borner son désir.


Spock déclare que finalement il ne retournera pas sur Vulcain. Il balance la maîtrise absolue de soi, la méditation et le développement personnel dans la paix et la modération. Nietzsche et Pétrarque applaudissent, Saint-Augustin fait la gueule, Descartes dit que c'est formidable qu'on brûle les sorcières. Le héros de la série Young and Royals sur Netflix fait son coming out devant toute l'école. Le public ravi demande une troisième saison mais rentre chez lui pour regarder les infos et préparer le manger. Parce que c'est bien joli la passion à l'écran, mais un monde délavé, calme et paisible, c'est l'idéal.


Insensible à toutes les manœuvres du peuple qui, à sa surface, continue de se maîtriser et de réfréner ses passions, la planète Vulcain fait rage. Feu et volcan. Température extrême. La Terre est-elle la planète Vulcain ?





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