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  • ianlaruepeinture

Amours slash

Bref, pour leur mariage, Kirk et Spock ont un peu hésité mais finalement ils ont choisi la planète Vulcain.

Tableau format 50 F associant peinture traditionnelle et illustration avec portrait victorien en double ombre chinoise.


Comment en est-on arrivée là ?


Je n'ai jamais vu Star Trek quand j'étais petite. On n'avait pas la télé. Pourtant, quand Netflix a décidé de republier la série originale, j'ai eu l'impression de tout reconnaître : ma passion secrète pour le cosmos et les civilisations disparues, ma vie de bonne petite soldate, la honte de mes désirs et la pratique du secret élevé au rang d'un très bel art.

Bref, Spock.


Dans ses Yaoi files, une série extraordinaire de vidéos sur You Tube, le Docteur Pralinus évoque les raisons qui font du manga yaoi un genre particulièrement sulfureux. Il s'agit d'histoires de sexe gay écrites et dessinées par des femmes à l'intention d'un public féminin. Tordu ? Pas si on se rend compte que le genre s'attaque – Pralinus dixit – à deux tabous : l'homosexualité et le désir féminin. En les associant, c'est encore plus efficace ! Le yaoi est une boule de feu dans l'éducation des filles cisgenres, telle qu'elle était à mon époque... et telle que je crains qu'elle soit encore pour beaucoup aujourd'hui.



Une femme honnête n'a pas de désirs, disait-on jadis. Est-il certain qu'on ne le dise pas encore ? Même l'esprit avancé d'une femme transgenre qualifie encore le désir féminin de "plus tranquille, plus doux" (Lou T. Une femme transgenre du 21e siècle, p. 116). Pralinus a raison : le désir féminin (ni doux, ni tranquille !) est encore un sacré tabou !




La fiction dite "slash" associe sexuellement le grand brun (avec une frange optionnelle mais fréquente) et le petit blond. Spock et Kirk sont souvent considérés comme le prototype de cette configuration. Bishi, ci-dessus, est représenté comme un homme réservé, un peu distant, au contraire de Shota qui explose d'énergie. C'est le même contraste entre Spock et Kirk.

Le Docteur Pralinus joue tous les rôles ce qui inviterait presque à une lecture jungienne de ces différentes postures, comme le fait Clarissa Pinkola Estes dans Femmes qui courent avec les louves où elle analyse ainsi les contes de fées. Peut-être tous ces personnages sont-ils aussi des "personna", des facettes intérieures si l'on peut dire. Dans un épisode de Star Trek le capitaine est confronté à son double, dans un autre les personnages changent du tout au tout (sauf Spock) dans un monde parallèle. Projeter un désir intense dans des relations sexuelles entre Spock et Kirk, ou dans le yaoi, c'est peut-être aussi une réconciliation intérieure, une acceptation libératrice de soi-même.


Dans le 4e arrondissement de Paris, Haddock et Tintin s'embrassent passionnément sur un grand mur. Les gens râlent : on salit les héros de leur jeunesse, OK mais pas en si grand format ! Marrant car c'était exactement la même chose au temps du Radeau de la Méduse de Géricault : ce fait-divers honteux, ce navire abandonné dans des circonstances peu claires, en grand format ! Insupportable !



Star Trek c'est là où tout commence pour les filles qui veulent échapper à l'horrible destin du mariage hétéro et du rituel initiatique occidental de l'amour. Encore une forme de cruauté traditionnelle envers les femmes. On te coupe une phalange ou le capuchon du clitoris, on te brûle avec ton époux, on te tape dessus, on t'assassine, bref on trouve toujours un truc pour te détruire.

Mais voici de beaux jeunes humains en compagnie d'un extra-terrestre logotypique et sexy. Tout le monde est en pyjama zentaï dans un cocon appelé Enterprise.




Le désir de l'espace, du cosmos, de la science et de la connaissance anime l'équipe. Les femmes sont en mi-jupe, libération Mary Quant (mais tout de même assignées à des fonctions subalternes, faut pas rêver, passons). Les deux protagonistes sont fous de désir l'un pour l'autre : ils se touchent, se caressent, se sauvent la vie, se sourient avec tendresse, se dévorent des yeux et selon les fanfics passent hors champ leurs nuits à baiser. Ils vivent une vie intéressante, pleine d'aventures et de rebondissements. Et si c'était cela, l'amour, et pas l'autre truc immonde qu'on nous impose à toutes ?



Pour une fille née au début des années 60, le programme est tout tracé : tu feras instit pour avoir du temps libre (ben voyons) et pour t'occuper de ton mari et de tes enfants. Mais dans la vraie vie, le mari est un méchant coureur qui rend sa femme malheureuse. Deuxième leçon, codicille de la première : tout désir sexuel doit se justifier par l'amour qui se définit comme suit : "un tribut très lourd à payer pour avoir osé éprouver ledit désir". C'est le pack. Ce n'est pas à prendre ou à laisser, c'est à subir sans échappatoire.

Libre et sans mari ? Pas de ça, Lisette ! Lisette est justement le journal qu'on me fait lire : mignonnes histoires de filles dévouées qui s'occupent des autres, c'est super chiant mais je n'ose rien dire. Il y a aussi la revue Quinze ans ; Les Sœurs Parker et Alice détective font des enquêtes traduites de l'américain : ennui mortel, ce qui est bien pour les filles ! Seul éclair de feu dans ce marigot, dès le plus jeune âge : Fantômette. Elle vit seule, sans parents, dans une petite maison. Et elle a une vie secrète ! Et Fifi Brindacier, malgré la censure que lui a fait subir à l'époque les éditions Hachette ! Les bandes dessinées les plus tentantes avec deux hommes follement amoureux l'un de l'autre, comme Alix ou Black et Mortimer me sont évidemment interdites.



Commence alors le parcours de la honte et de la double vie secrète. Je lis Les Chansons de Bilitis en secret. Les lesbiennes auront eu quand même une petite part dans cette auto-éducation clandestine, malgré leur absence de visibilité qui laisse toute la place aux amours gay, les seules accessibles. J'éprouve un désir éperdu pour le couple Rimbaud/Verlaine. Je lis et relis les notes d'Adolphe Adam dans l'édition Classique Garnier du poète. On a les yaoi qu'on peut.


J'entrevois Spock dans les rares fenêtres de visibilité qui lui sont alors permises. Des couvertures de revues, des dessins dans les marges des cahiers. Rappelons que c'est une époque sans images, sans photos, sans internet. Je me coupe une frange au-dessus des sourcils afin de le rejoindre symboliquement dans cet univers où l'amour n'est pas l'horreur promise, où le désir est puissant, intense et égalitaire. On m'appelle "monsieur", je ressemble à Serge Lama. Intéressant. Fascinant, même.

En 1985 environ, je fais clandestinement une double page du courrier des lecteurs de Libération. C'est moi qui ait écrit toutes les lettres publiées sour le titre : Les Charlusiennes. Les gens du journal ne le sauront jamais. Je n'en parle à personne. Je n'ai jamais osé retourner à la BNF pour retrouver ces lettres et relire tout ça.


Spock c'est la honte du désir, la honte d'aimer, la honte d'éprouver quoi que ce soit de non autorisé par les autorités supérieures. De la honte résulte la clandestinité. J'en ai gardé pour toujours l'habitude de tout cacher – comme Spock, ce personnage emblématique pour toute une génération de filles cisgenres condamnées à l'amour = torture, dressées au mariage et oppressées par l'hétéropatriarcat.


Donc finalement ils se sont mariés sur Vulcain, mais pas en tenue traditionnelle. Ils sont restés en pyjama.
























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